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Quand une œuvre rencontre son public

  • Photo du rédacteur: ML Teisseire
    ML Teisseire
  • 9 mars
  • 4 min de lecture

Après plusieurs semaines de recherche, de création et de préparation, « Lotus et bouche cousue » a rencontré son public au Prieuré du Bourget-du-Lac. Et c’est dans ces regards, ces questions et ces échanges que l’installation a trouvé une autre dimension.


Vue de l'installation Lotus et bouche cousue de Marie-Laure Teisseire au Prieuré du Bourget-du-Lac, avec une grande robe en papier calligraphiée entourée de photographies anciennes calligraphiées et brodées.
Vue de l'installation Lotus et bouche cousue au Prieuré du Bourget-du-Lac, avec la robe en papier calligraphiée et brodée ,et les œuvres inspirées de l'histoire du Nüshu.

Le 8 mars s’est achevée la semaine « Femmes Plurielles » au Bourget-du-Lac, au cours de laquelle j’ai eu le privilège de présenter Lotus et bouche cousue, une installation conçue spécialement pour cet événement.


Dans un précédent article, je vous racontais comment cette œuvre était née : ma découverte du Nüshu, cette écriture créée et transmise pendant des siècles par des femmes chinoises, et mon envie d'en faire le point de départ d'une installation autour de la mémoire, de la parole et de la transmission.


Mais une œuvre n'existe jamais tout à fait de la même manière lorsqu'elle quitte l'atelier.

Elle commence alors une autre histoire : celle de sa rencontre avec ceux qui la regardent.


Découvrir une écriture dont beaucoup n'avaient jamais entendu parler

L'un des aspects qui m'a le plus marquée pendant cette exposition est le nombre de visiteurs qui découvraient le Nüshu pour la première fois.


Cette écriture, inventée par des femmes chinoises qui n'avaient pas accès à l'écriture officielle ni à l'éducation, leur permettait de communiquer entre elles et de transmettre leurs récits, leurs peines, leurs solidarités et leurs espoirs.


Dans mon installation, j'avais choisi de faire résonner cette histoire à travers différents gestes et supports : les carnets transmis entre femmes, la broderie des mouchoirs, l'écriture dissimulée dans les vêtements.


Robe en papier réalisée par Marie-Laure Teisseire, couverte de calligraphie Nüshu et suspendue dans l'installation Lotus et bouche cousue.
La robe en papier de Lotus et bouche cousue, couverte de calligraphie Nüshu et suspendue au cœur de l'installation.

Je savais que cette histoire pouvait toucher. Mais il est très différent de le constater dans les regards et les conversations qui naissent devant les œuvres.


Après l'émerveillement, l'émotion

Les premières réactions étaient souvent liées à la découverte.

La finesse des signes, les photographies anciennes, les papiers, la calligraphie et les détails de l'installation suscitaient la curiosité et l'émerveillement.

Puis quelque chose d'autre apparaissait.

L'émotion venait de ce que cette écriture révélait : l'intimité des liens entre ces femmes et la force d'une transmission qui a traversé le temps.


Les carnets du troisième jour, notamment, ont suscité beaucoup d'intérêt. Ces carnets étaient transmis entre femmes au troisième jour après leur mariage et pouvaient porter des mots de soutien, des conseils ou des confidences qu'elles emportaient alors en quittant leur communauté.


Installation de Marie-Laure Teisseire évoquant les carnets du troisième jour, avec des petits carnets et des boîtes recouverts de calligraphie Nüshu.
Le carnet du troisième jour — une évocation des carnets transmis entre femmes, où le Nüshu permettait de partager conseils, confidences et messages de soutien.

J'avais voulu retrouver dans l'installation ce mouvement d'une écriture qui se découvre progressivement, d'une main à l'autre.


Plusieurs visiteurs m'ont confié que mes œuvres avaient réussi à traduire à la fois la délicatesse et la puissance de cette histoire.

Ces paroles ont été particulièrement précieuses pour moi.

Elles m'ont montré que le travail de recherche qui avait précédé la création n'était pas resté invisible : il pouvait être perçu, ressenti et, à son tour, transmis.


Une installation qui dialogue avec mes sculptures

Lotus et bouche cousue était présentée dans la chapelle Saint-Claude aux côtés de mes sculptures.

Ce dialogue m'a intéressée parce qu'il révélait une continuité entre des œuvres qui utilisent pourtant des matériaux et des formes très différents.

D'un côté, le papier, la photographie, la calligraphie et la broderie.

De l'autre, le bois, la pierre et la sculpture.


Mais toutes cherchent, à leur manière, à faire apparaître une trace et à donner une forme à ce qui pourrait autrement rester invisible.

Dans Lotus et bouche cousue, cette trace est celle d'une écriture et d'une mémoire transmises entre femmes.

Dans mes sculptures, elle peut prendre d'autres formes : la mémoire inscrite dans la matière, la présence d'un geste, l'empreinte d'une histoire.


Le dialogue entre les œuvres faisait ainsi apparaître un fil discret entre mes différentes recherches : comment rendre visible ce qui ne l'est pas immédiatement ?


Quand le public devient à son tour passeur

C'est peut-être ce qui restera le plus fortement de cette exposition.

Certains visiteurs sont arrivés sans connaître le Nüshu et sont repartis avec une histoire nouvelle en tête.

Une histoire qu'ils pourront peut-être à leur tour raconter.


C'est une dimension de mon travail qui prend de plus en plus d'importance pour moi : créer, mais aussi partager et transmettre.

J'aime l'idée qu'une œuvre puisse être une porte d'entrée vers quelque chose qui la dépasse : une histoire, une mémoire, une pratique oubliée, une question que l'on emporte avec soi.


Dans le cas de Lotus et bouche cousue, l'œuvre n'était donc pas seulement là pour raconter l'histoire du Nüshu.

Elle était aussi là pour faire circuler cette histoire.



Voir l'installation en images

Le reportage réalisé par Savoie News pendant la semaine « Femmes au pluriel » permet également de découvrir l'exposition et de voir Lotus et bouche cousue dans son contexte. On m'y retrouve notamment à la fin du reportage pour présenter l'installation.


Je remercie chaleureusement la municipalité du Bourget-du-Lac pour son accueil et pour avoir offert à mes œuvres ce magnifique écrin, ainsi que toutes les personnes venues découvrir l'exposition et qui, par leurs questions, leurs réactions et leurs échanges, ont contribué à lui donner une nouvelle dimension.


Une œuvre quitte l'atelier lorsqu'elle est terminée. Mais elle commence véritablement une nouvelle histoire lorsqu'elle rencontre ceux qui la regardent.

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