Quand le regard des autres éclaire une démarche artistique
- ML Teisseire
- 30 mars
- 4 min de lecture
Une exposition ne se termine pas tout à fait lorsque les portes se ferment.
Il reste les rencontres, les conversations, les impressions laissées par les visiteurs. Et parfois, il reste surtout des mots qui permettent de regarder son propre travail autrement.
C'est ce qui s'est passé pour moi à l'issue de l'exposition Alchimies sensibles, présentée à la Chapelle Vaugelas de Chambéry en mars 2026.
Une parenthèse sensible

Pendant l'exposition, plusieurs visiteurs m'ont parlé de l'atmosphère qui se dégageait de l'ensemble.
Certains ont évoqué une parenthèse apaisante, la douceur des couleurs, l'envie de se poser, de regarder, de ressentir. D'autres ont simplement parlé du plaisir d'avoir pu décrocher un instant du rythme et des préoccupations du quotidien.
Ces retours m'ont touchée parce qu'ils rejoignaient, d'une certaine manière, ce que nous avions cherché à créer en réunissant nos six univers artistiques dans la Chapelle Vaugelas : un espace où les œuvres puissent dialoguer sans se confondre, où chacun puisse trouver son propre chemin parmi elles.
Mais ce qui m'intéresse dans ces retours, c'est aussi ce qu'ils disent de l'expérience d'une œuvre.
Je peux savoir ce que je cherche en créant.
Je peux connaître l'histoire qui est à l'origine d'une sculpture, les recherches qui l'ont précédée, les gestes et les choix de matière.
Mais je ne peux pas décider de ce que quelqu'un d'autre va y voir.
Et c'est précisément là que le regard de l'autre devient intéressant.
Ce que le regard des autres révèle de ma démarche artistique
Après avoir visité l'exposition, Adrien C. a pris le temps d'écrire sur mon travail et ce qu'il a perçu de ma démarche artistique.
Son texte m'a particulièrement touchée parce qu'il ne s'arrêtait pas à ce qui est immédiatement visible dans mes sculptures.
Il écrivait :
« Il n'y a pas que du visible et du criant. »
Cette phrase a résonné en moi.
Car c'est peut-être précisément ce que je cherche lorsque je pars d'un élément du réel : ne pas seulement le reproduire ou le transformer, mais regarder autrement ce qui était déjà là.
Un arbre, par exemple, est l'une des choses les plus ordinaires que nous puissions rencontrer au cours d'une promenade.
Mais que se passe-t-il lorsque l'on prend le temps de regarder son écorce, ses blessures, ses traces, son veinage, son histoire ?

Regarder l'arbre autrement
Adrien C. s'est particulièrement arrêté sur mon travail autour des arbres marqués par les scolytes.
Il a écrit que je cherchais à « accorder mon attention à le voir autrement » et à transformer notre regard en « vision ».
Cette lecture m'a intéressée parce qu'elle rejoint quelque chose de très profond dans ma démarche actuelle.
Lorsque je découvre les galeries laissées par les scolytes sous l'écorce, je ne vois pas seulement un arbre mort ou le passage d'un insecte.
Je découvre un dessin qui raconte une histoire.
Les galeries témoignent d'un cycle de vie, d'une présence devenue invisible, et d'un arbre qui a continué à conserver cette histoire dans sa matière.
C'est cette trace qui m'intéresse.
Quelque chose a eu lieu, mais il n'en reste que l'empreinte.
La sculpture vient alors révéler ce qui était jusque-là caché.
Elle ne cherche pas nécessairement à ajouter quelque chose à la matière. Elle peut aussi consister à lui permettre de montrer ce qu'elle portait déjà.
Du visible à l'invisible
C'est sans doute pour cela que cette phrase d'Adrien C. m'est restée :
« Elle rend à l'arbre sa fierté et apporte une réponse d'éternité à la mort par une résurrection sculpturale. »
Je ne parlerais peut-être pas moi-même de « résurrection ».
Mais cette idée de seconde vie me touche.
L'arbre qui a été attaqué, puis est tombé, devient matière à regarder autrement.
Ce qui semblait être une fin devient le commencement d'une nouvelle histoire.
Et les traces laissées par les scolytes, que l'on pourrait considérer comme les marques d'une dégradation, deviennent au contraire le point de départ d'une création.
La sculpture fait alors apparaître une autre temporalité : celle de l'arbre, celle de l'insecte, celle de la matière, puis celle de mon propre geste.
Ce que le regard de l'autre m'apprend
C'est peut-être l'une des choses les plus précieuses dans le fait d'exposer.
Nous travaillons longtemps seuls dans l'atelier. Nous connaissons les étapes, les hésitations, les recherches qui ont précédé chaque œuvre.
À force de les regarder, nous finissons parfois par ne plus voir ce qu'elles racontent.
Le regard de quelqu'un d'autre peut alors faire émerger quelque chose que nous n'avions pas encore formulé.
Les visiteurs de Alchimies sensibles m'ont parlé de douceur, d'apaisement, de beauté.
Adrien C. a mis l'accent sur l'arbre, le temps, la matière, mais aussi sur cette part invisible que mes sculptures cherchent à rendre perceptible.
Ces regards ne disent pas nécessairement exactement ce que j'avais en tête lorsque j'ai créé.
Et c'est justement ce qui m'intéresse.
Une œuvre n'est pas un message dont le sens serait entièrement fixé à l'avance.
Elle est aussi une proposition de regard.
Transformer le regard en vision
Je crois que c'est finalement ce que je cherche de plus en plus dans mon travail.
Partir d'une chose réelle, parfois très ordinaire.
M'y arrêter.
Découvrir ce qu'elle contient que l'on ne voit pas immédiatement.
Puis essayer de donner une forme à cette découverte, sans forcément tout expliquer.
Une galerie de scolyte peut devenir un dessin.
Un veinage peut devenir une mémoire.
Une lettre peut devenir une forme.
Une trace peut devenir une œuvre.
Et peut-être qu'à ce moment-là, quelque chose change aussi pour celui qui regarde.
Il ne voit plus seulement un morceau de bois, une sculpture ou une forme.
Il regarde autrement.
C'est sans doute la plus belle chose que puisse provoquer une œuvre : non pas imposer une vision, mais ouvrir la possibilité d'en avoir une autre.



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