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Peut-on laisser le public participer au prix d’une œuvre d’art ?

  • Photo du rédacteur: ML Teisseire
    ML Teisseire
  • 11 mars
  • 5 min de lecture

Lors de mon exposition au Bourget-du-Lac, j’ai choisi d’expérimenter une manière inhabituelle de proposer certaines œuvres à l’acquisition.


Mais cette initiative n’est pas née d’une réflexion sur le prix en tant que tel. Elle est d’abord née d’une question très concrète : que faire des différents éléments de mon installation Lotus et bouche cousue une fois l’exposition terminée ?


Détail d’une œuvre sur papier de Lotus et bouche cousue avec calligraphie et broderie aux fils dorés
Détail de « Lotus et bouche cousue » : calligraphie, photographie et fils brodés se mêlent sur le papier.

L’installation avait été pensée comme un ensemble, mais elle était constituée d’éléments très différents les uns des autres : des compositions sur papier, des photographies anciennes retravaillées, des calligraphies en nüshu, des fils brodés, mais aussi des formes particulières comme des carnets ou une robe en papier.


Chaque élément était singulier, à la fois par les techniques et les médiums associés et par la forme qu’il avait prise dans l’installation.


Je souhaitais donc pouvoir laisser certains de ces éléments poursuivre leur histoire individuellement, plutôt que de considérer que l’installation devait nécessairement rester intacte après l’exposition.


Mais comment fixer le prix de pièces aussi particulières ?

Certaines avaient été conçues comme des fragments d’un ensemble. D’autres pouvaient plus facilement être envisagées comme des œuvres autonomes. Leur prix ne pouvait donc pas simplement être déterminé en fonction de leur format ou du coût des matériaux.

C’est cette situation qui m’a conduite à imaginer un dispositif différent.


Le prix d’une œuvre d’art


Plutôt que d’afficher un prix pour chacune des pièces, j’ai proposé aux visiteurs qui souhaitaient en acquérir une de faire eux-mêmes une proposition.

Ils pouvaient inscrire le montant qu’ils souhaitaient proposer et déposer leur proposition dans un espace prévu à cet effet.


L’idée n’était pas de transformer l’exposition en enchère, ni de renoncer à toute forme de référence.

J’avais, de mon côté, défini à l’avance pour chaque œuvre un seuil en dessous duquel je ne me sentirais pas juste de la laisser partir.

Ce seuil restait volontairement confidentiel.


Je voulais que les visiteurs puissent formuler leur proposition sans être influencés par un prix affiché, mais je souhaitais également conserver, en tant qu’artiste, la possibilité de décider si une proposition me semblait suffisamment juste pour que je puisse confier l’œuvre à quelqu’un.


Le dispositif était donc libre dans sa forme, mais pas sans cadre.

Il ne s’agissait pas vraiment d’un « prix libre ». Il s’agissait plutôt de laisser chacun exprimer la valeur qu’il accordait à une œuvre, tout en conservant de mon côté la responsabilité de décider si cette valeur était suffisante pour la laisser partir.


Que se passe-t-il lorsqu’il n’y a plus de prix affiché ?


Cette situation a suscité des réactions très différentes.

Certaines personnes se sont prêtées au jeu avec enthousiasme. D’autres ont été beaucoup plus hésitantes.


Sans prix de référence, certains visiteurs ne savaient pas comment se positionner. Quelle somme proposer ? Comment savoir si elle était juste ? Est-ce que l’on risque de proposer trop peu ? Ou, au contraire, de proposer davantage que nécessaire ?

Ces interrogations étaient intéressantes en elles-mêmes.


Elles montraient à quel point le prix affiché joue habituellement un rôle de repère. Il ne dit pas seulement combien coûte une œuvre : il donne aussi au visiteur une indication sur la manière dont l’artiste situe son travail.

En supprimant provisoirement ce repère, je demandais finalement au visiteur de prendre lui-même position.


Une expérience qui déplace le regard


Ce dispositif m’intéressait aussi parce qu’il modifiait légèrement la relation habituelle entre l’artiste, l’œuvre et celui qui la regarde.

Habituellement, je fixe un prix et le visiteur décide ensuite si celui-ci correspond à la valeur qu’il accorde à l’œuvre.


Cette fois, je lui demandais d’abord : quelle valeur lui accordez-vous ?

La réponse pouvait être très différente selon la personne.

Une même œuvre peut toucher quelqu’un par son histoire, sa matière, sa technique, sa forme ou simplement par l’émotion qu’elle provoque. Elle peut aussi entrer en résonance avec une expérience personnelle que je ne pouvais évidemment pas connaître.


La valeur d’une œuvre ne se construit donc pas uniquement dans l’atelier.

Elle se construit aussi dans la rencontre.


Mais jusqu’où peut-on laisser l’autre décider ?


C’est probablement là que l’expérience est devenue la plus intéressante pour moi.

Car laisser le visiteur proposer un prix ne signifiait pas que je renonçais à la valeur que j’accordais moi-même à mon travail.

Le seuil que j’avais fixé avant l’exposition était important. Il constituait une limite personnelle, liée à ce que je considérais comme juste pour laisser partir chacune des pièces.

Je ne communiquais pas ce seuil, justement pour ne pas orienter les propositions.

Mais je le conservais comme un repère intérieur.

Cela créait finalement une forme de dialogue assez particulière : le visiteur était libre de proposer, mais je restais libre d’accepter ou non de laisser partir l’œuvre.


Cette limite me paraît aujourd’hui essentielle à l’expérience.

Elle rappelle que la valeur d’une œuvre ne peut pas être entièrement déléguée au regard de celui qui souhaite l’acquérir. L’artiste a également une responsabilité dans la manière dont il évalue et défend son propre travail.


Prix et valeur


Cette expérience m’a finalement amenée à distinguer plus clairement deux notions que l’on confond facilement : le prix et la valeur.

Le prix est un montant.

La valeur est beaucoup plus difficile à mesurer.

Elle peut être liée au travail accompli, au temps consacré, aux matériaux, à la recherche, à la singularité d’une œuvre, mais aussi à ce qu’elle provoque chez celui qui la rencontre.

Et cette dernière dimension échappe nécessairement à l’artiste.


Je peux savoir pourquoi j’ai réalisé une œuvre, ce que j’y ai cherché, les heures de recherche et de réalisation qu’elle représente. Mais je ne peux pas savoir à l’avance ce qu’elle va représenter pour quelqu’un d’autre.

C’est peut-être finalement ce que cette expérience m’a le plus appris.


Le prix d’une œuvre peut être fixé par l’artiste, mais sa valeur se construit aussi dans la relation qu’elle entretient avec celui ou celle qui la regarde.


Ce que je retiens de cette expérience


Je ne sais pas si je reproduirai exactement ce dispositif.

Mais je suis heureuse de l’avoir expérimenté.

Il m’a permis de trouver une manière cohérente de laisser les éléments de Lotus et bouche cousue poursuivre leur chemin individuellement, tout en ouvrant une réflexion que je n’avais pas nécessairement anticipée au départ.


Car derrière la question très concrète du prix se cachait finalement une question beaucoup plus vaste :

à partir de quel moment les différentes perceptions de la valeur d’une œuvre peuvent-elles se rencontrer ?


L’expérience m’a montré que cette valeur ne se situe ni exclusivement du côté de l’artiste, ni exclusivement du côté de celui qui souhaite acquérir l’œuvre.

Elle naît quelque part dans l’espace entre les deux.


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