Lotus et bouche cousue : dans les coulisses d’une installation
- ML Teisseire
- 28 févr.
- 4 min de lecture
Lorsque j’ai été sélectionnée pour participer à l’événement Femmes Plurielles, au Prieuré du Bourget-du-Lac, j’ai immédiatement ressenti l’envie d’aller au-delà d’une simple présentation de mes sculptures.
Je voulais créer une installation pensée spécifiquement pour ce lieu et pour cette thématique, autour de la condition des femmes, mais aussi autour de deux axes qui traversent déjà profondément mon travail : l’écriture et la mémoire.
C’est ainsi qu’est née Lotus et bouche cousue.

Entrer dans l’histoire du Nüshu
Pour l'installation "Lotus et bouche cousue", je me suis intéressée au Nüshu, une écriture développée par des femmes chinoises qui, longtemps privées d'accès à l'écriture officielle et à l'éducation, l'utilisaient pour communiquer entre elles.
Cette écriture leur permettait de transmettre leurs récits, leurs peines, leurs conseils, leurs solidarités et leurs espoirs. Une écriture de l'intime, née dans un contexte de fortes contraintes sociales, mais devenue aussi un espace de transmission et de liberté intérieure.
Le titre Lotus et bouche cousue fait référence à deux réalités qui se répondent.
Le « lotus » évoque les pieds lotus, cette pratique du bandage des pieds des jeunes filles chinoises, qui transformait douloureusement les corps et limitait leurs mouvements.
La « bouche cousue » évoque quant à elle la parole empêchée, le silence imposé.
Entre les deux, le Nüshu apparaît comme une autre manière de prendre la parole.

Apprendre pour créer
Je ne voulais pas simplement utiliser le Nüshu comme un motif graphique.
Il me fallait entrer dans son univers, comprendre ses formes, son rythme, ses usages.
Cela m'a amenée à apprendre et à expérimenter.
Comme toute calligraphie, le Nüshu demande une pratique exigeante : observer les caractères, comprendre leur rythme, répéter les gestes, recommencer, noircir des pages pour progressivement trouver une justesse.
Cette étape de recherche était importante pour moi.
Elle rejoint ma manière habituelle de travailler : partir d'une écriture, d'une trace ou d'une histoire et chercher comment lui donner une présence plastique.
Mais cette fois, le signe ne devait pas seulement devenir sculpture.
Il allait devenir image, papier, objet et espace.
Des gestes du quotidien deviennent matière
Je me suis intéressée aux différentes façons dont le Nüshu pouvait circuler entre les femmes : dans les carnets transmis entre elles, dans la broderie et jusque dans les vêtements.
Le carnet du troisième jour m'a particulièrement intéressée. Il faisait écho à ces carnets que les femmes pouvaient s'offrir au troisième jour suivant leur mariage, pour y transmettre des conseils, des mots de soutien ou des confidences.
J'ai voulu retrouver quelque chose de ce geste de transmission : des objets qui se découvrent, s'ouvrent, révèlent progressivement une image puis une écriture.
Le papier est alors devenu un matériau central.
Je l'ai plié, découpé, imprimé, calligraphié, suspendu.

Et je me suis également initiée à la broderie, notamment au point de feston. Ce geste m'a permis de coudre le vêtement de papier et de créer certaines attaches des tableaux. Le fil prolonge ainsi le geste de la main, comme l'encre prolonge celui de l'écriture.
Le papier plutôt que le tissu

La pièce la plus importante de l'installation est peut-être cette forme suspendue qui évoque un vêtement.
Mais ce n'est pas un vêtement.
Le tissu a été remplacé par le papier.
J'y ai inscrit la calligraphie, comme si la parole se trouvait à l'intérieur même de cette enveloppe.
La couture en point de feston maintient, relie et retient.
Cette pièce ne cherche pas à reproduire un vêtement traditionnel. Elle en reprend plutôt la présence, la fonction symbolique et ce qu'il peut représenter : un espace intime, au plus près du corps, où quelque chose peut être écrit sans être immédiatement visible.
C'est aussi pour cela que l'installation se découvre par étapes.
Il faut s'approcher.
Regarder les images.
Lire les signes.
Observer les fils.
Et laisser progressivement apparaître ce qui était d'abord caché.
Faire dialoguer mémoire et matière
À travers Lotus et bouche cousue, j'ai finalement retrouvé des préoccupations très proches de celles qui traversent mes sculptures.
La mémoire.
La trace.
L'écriture.
Le geste.
La transformation.
Mes sculptures seront d'ailleurs présentées aux côtés de l'installation. Elles prolongent cette même recherche : donner une forme à ce qui est habituellement invisible — le souvenir, l'empreinte, le mot avant qu'il ne devienne lisible.
Mais avec cette installation, j'ai déplacé ces questions vers d'autres matériaux et d'autres gestes.
Le bois a laissé place au papier. La sculpture a laissé place à l'espace. Le geste de sculpter a rencontré celui de calligraphier et de broder.
C'est ce déplacement qui m'intéresse.
Créer une œuvre, ce n'est pas toujours approfondir une technique que l'on connaît déjà. Cela peut aussi consister à accepter de devenir débutante ailleurs, d'apprendre un nouveau geste, de se laisser déplacer par une histoire.
Lotus et bouche cousue est née de cette envie-là : faire dialoguer une histoire de femmes, une écriture et mes propres recherches autour de la mémoire et de la trace.
Et surtout, laisser une histoire ancienne trouver une autre forme pour continuer à circuler aujourd'hui.



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