Regarder le chemin parcouru, continuer d’avancer
Il y a des phrases que l’on entend presque par hasard et qui continuent ensuite à travailler en nous.

En rentrant de Montpellier hier soir, où je venais de donner mes premiers cours de l’année à mes étudiants de Master 1 et Master 2 — l’une de mes autres casquettes — j’ai écouté sur France Inter Rien ne s’oppose à la nuit, l’émission de Laurent Goumarre. Il recevait Bruno Dumont à l’occasion de la sortie de son dernier film, Les Roches rouges. L’émission a été diffusée le 22 septembre 2026.
À un moment, il a parlé de Christophe et de Bashung. Il évoquait leur «progression incroyable et vertigineuse » et disait aimer particulièrement les commencements : regarder les débuts d’un artiste devenu grand permet de se rendre compte — et de se rassurer — qu’il a, comme tout le monde, commencé petit.
Cette idée m’a touchée parce que je suis moi-même dans une période de recherche.
Plus j’avance dans ma pratique artistique, plus les pistes se multiplient : mémoire, traces, archives, écriture, signes, effacement, matière, vivant… Et parfois, cette richesse m’interroge. Est-ce de la recherche ou de la dispersion ? Suis-je en train de construire quelque chose, ou simplement de partir dans trop de directions ?
Ce que j’ai entendu hier soir m’a permis de déplacer un peu la question.
Peut-être que je cherche à voir trop tôt ce que mon travail est en train de devenir.
Tout le monde a commencé petit
Quand on découvre l’œuvre d’un artiste arrivé à maturité, on oublie facilement qu’il y a eu, avant elle, des tâtonnements, des essais, des recherches dont on ne pouvait pas encore deviner ce qu’elles allaient devenir. Regarder ses débuts permet de mesurer le chemin parcouru.
Mais lorsqu’on est soi-même au milieu du chemin, on ne dispose pas de cette distance. On cherche. On tâtonne. Certaines pistes disparaissent, d’autres s’imposent.
Et peut-être que cette apparente dispersion fait simplement partie de la construction d’une pratique artistique.
Cette pensée résonne particulièrement avec mon travail autour de la trace. Une trace n’est lisible qu’après le passage. Tant que l’on avance, on ne sait pas encore quelle forme nos pas sont en train de dessiner.
Alors je garde cette phrase comme un petit rappel pour les jours de doute :
Tout le monde a commencé petit.
Je n’ai pas besoin de savoir aujourd’hui quelle artiste je serai demain.
J’ai simplement besoin de continuer à chercher, d’être attentive à ce qui insiste, et de laisser le temps faire son travail.
Peut-être qu’un jour, en regardant en arrière, je reconnaîtrai dans certaines de mes recherches d’aujourd’hui les premières traces de quelque chose que je ne pouvais pas encore voir.



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